mercredi 20 février 2008

Conférence, assises ou concertations nationales ?

Conférence, assises ou concertations nationales ?

Ainsi donc, certaines composantes du Front Siggil Sénégal (FSS) ont enfin compris la nécessité de définir clairement le contenu et les objectifs des assises nationales dont il propose la convocation depuis plusieurs mois. En effet, jusqu'ici, la démarche de FSS n'avait réussi qu'à dérouter la plupart des observateurs tant les justifications de cette proposition étaient floues et les objectifs poursuivis aériens. Le sentiment était réel que les leaders de FSS ne prenaient pas tellement au sérieux leur proposition et qu'ils étaient juste en train de brandir un slogan comme pour éviter de tirer le bilan de leur « tactique » suicidaire de boycott des législatives du 3 juin dernier ou différer des décisions à prendre à propos des élections locales prévues dans moins d'un an.



Conférence, assises ou concertations nationales ?
Par Mamadou Bamba Ndiaye

Après quelques rencontres avec des organisations de la société civile et autres ambassades étrangères, il était évident que FSS ne pouvait plus poursuivre son initiative sans définir le contenu de ces assises nationales. En ont-ils parlé à l'interne ? Y a-t-il eu des divergences ? Le secret est bien gardé jusqu'ici.



Cependant, des divergences publiques se sont manifestées. Passons sur le communiqué de la coalition Alternative 2007 définissant les assises nationales comme « une révolution intelligente pour faire partir Wade ». Il le faut bien puisque le leader de cette coalition n'a pas cru devoir assumer un élan révolutionnaire aussi tardif. Le leader du Rta/S, auquel on peut tout reprocher sauf de manquer de suite dans les idées, ne rate, lui, aucune occasion de décliner l'objectif de « faire partir Wade » comme finalité de ces assises. Les autres gardent un silence têtu sur cette question décisive, s'ils n'abreuvent pas les journaux de dénégations récusant toute intention « subversive » de FSS. Si des assises nationales proposées dans un contexte aussi apocalyptique que celui décrit par FSS n'ont aucune visée « subversive », mieux vaut « sawi te tëri », pour ne pas dire aller se coucher tranquillement.

A réfléchir sur les considérations qui précèdent, il apparaît nettement que l'incohérence de la proposition de FSS vient de ce qu'elle pose un (faux) problème sans toutefois oser le trancher. Sa démarche ne peut donc que rester suspendue. FSS conteste aussi bien la présidentielle que les législatives. Il dénie toute légitimité aux institutions qui en sont issues. Il estime que l'économie du pays est dans un gouffre insondable. Dans ces conditions, les assises nationales qu'il propose comme panacée ne devraient sérieusement pas viser autre chose que la mise sur pied de nouvelles institutions pour appliquer de nouvelles politiques. C'est ce qu'ont fait toutes les conférences nationales tenues en Afrique dans les années 90 : prendre le pouvoir et imposer des décisions, dans une démarche certes « subversive » mais profondément démocratique. Evitant cette démarche que nul ne saurait envisager dans le contexte actuel du Sénégal, FSS ne présente aucune alternative. Car si des assises nationales s'interdisent de créer un pouvoir de fait, leur vocation ne peut être que de proposer des recommandations à appliquer par le pouvoir démocratiquement élu. Soit seul soit à travers un gouvernement d'union nationale. C'est cette démarche qu'avait explicitement choisie Bokk Sopi Sénégal (BSS) en initiant une Concertation nationale en 1994. Le premier secrétaire du Ps semble être tenté de s'en inspirer mais, là aussi, il s'arrête à mi chemin et préfère noyer le poisson en déclarant que les résultats des assises « seront toujours utiles au pouvoir ou à l'opposition », ce qui est la preuve par quatre que FSS ne sait pas encore quoi en faire.

Quand Tanor noie le poisson

Cette question de l'applicabilité des décisions d'éventuelles assises nationales serait cependant la dernière à examiner selon un critère chronologique. La première étant celle de la convocation de ces assises. Qui doit convoquer qui ? A cette question aussi FSS n'apporte aucune réponse claire. Va-t-il prendre la responsabilité de convoquer ? Au nom de quelle légitimité ? Va-t-il le faire en association avec des organisations syndicales et civiles qui partageraient sa démarche ? Compte-t-il demander au chef de l'Etat de prendre l'initiative de cette convocation ? On ne sait. Pourtant, ces questions ne sont pas neutres. La nature des assises proposées en dépend fortement. Si, comme certains leaders de FSS ont pu le dire, aussi bien l'Etat que les partis de la majorité sont exclus a priori des discussions (1), les assises ne pourraient faire autre chose que constituer un FSS élargi autour d'un programme concerté en prévision des consultations électorales de 2012. Mais avec quel candidat ? Dans cette optique, ces assises ne seraient plus nationales. Et les organisations officiellement non partisanes qui y participeraient seraient confrontées à une gêne certaine. C'est peut-être pour leur éviter ce piège que le Président Mamadou Dia, qui est incontestablement le théoricien et le précurseur de la méthode des conférences nationales, a conseillé aux leaders de FSS d'initier au préalable des actions populaires d'envergure aptes à convaincre le pouvoir de souscrire à leur projet. Sage précaution, qui ne rencontre cependant jusqu'ici d'autre écho que le silence embarrassé mais « intelligent » des leaders de FSS qui connaissent bien les limites de leur capacité de mobilisation et de leur crédibilité aux yeux des Sénégalais.

En vérité, les leaders de FSS ne comptent nullement sur l'appui du peuple sénégalais pour arriver à leurs fins. Sinon, à défaut d'une grève générale, ils auraient au moins tenté d'organiser un meeting national à l'appui de leur démarche. Le ton jubilatoire de M. Ousmane Tanor Dieng, annonçant au sortir d'une rencontre avec la délégation de l'Ue, l'éventualité de « sanctions européennes sévères contre le Sénégal » montre bien qu'ils regardent ailleurs et espèrent d'ailleurs la courte échelle dont ils rêvent. M. Dieng était si heureux qu'il s'est autorisé une référence inappropriée à une certaine situation togolaise, … comme si quelqu'un était mort au Sénégal. On comprend donc le dépit qui s'est emparé de certains après la conférence de presse des experts de la Banque mondiale qui ont diagnostiqué une relative bonne santé de l'économie sénégalaise, réduisant ainsi à néant l'effet des campagnes acharnées de dénigrement dont les leaders de FSS se font les champions depuis quelques années. Acharnement dans le dénigrement de son propre pays : voilà l'activité favorite de ceux qui prétendent détenir le monopole du patriotisme. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

La concertation, une exigence de la bonne gouvernance

Je crois avoir soulevé dans les lignes qui précèdent quelques questions de fond dont l'examen devrait convaincre que les assises nationales proposées par FSS sont, proprement, sans objet : un slogan creux, une tentative de diversion, une manœuvre électoraliste à peine voilée et pas plus. Mais je ne crois pas que le débat doive en rester là. En effet, il me semble que la ligne de radicalisation outrancière adoptée par FSS depuis ses déroutes de février et juin dernier tend à éloigner de nos esprits deux exigences majeures. La première est relative au dialogue politique qui est et doit rester une évidence dans une démocratie majeure comme celle du Sénégal. La dramatisation mise en scène par FSS autour d'une banale demande d'audience adressée au chef de l'Etat n'a pas d'autre fonction que de créer un contexte favorable à une entreprise de discrédit de la pratique de la démocratie au Sénégal. Le président Wade a toujours reçu l'opposition et on ne voit pourquoi il devrait s'en priver à l'avenir.

L'autre exigence, plus fondamentale, est liée à l'utilité d'une concertation permanente et institutionnalisée avec les forces vives de la nation. Le gouvernement ne peut que gagner à partager ses décisions, de la phase d'élaboration à celles de la mise en œuvre et de l'évaluation, avec tous les partenaires sociaux impliqués dans les divers secteurs de son activité. La meilleure des décisions peut produire le pire des résultats quand elle est parachutée et non partagée. De gros efforts restent à faire dans ce domaine crucial. Il est évident par exemple que les initiatives prises par le gouvernement pour juguler la hausse des prix des denrées de consommation populaire produiraient davantage de résultats concrets et visibles si, en plus des associations de commerçants et de consommateurs, les syndicats ainsi que les organisations de femmes et de jeunes étaient associés à leur élaboration et à leur mise en œuvre. Bien informées, ces derniers pourraient jouer leur partition sur le terrain et contribuer, par divers moyens, au respect effectif par tous des décisions prises ensemble. La même démarche s'impose devant la crise de l'enseignement supérieur, le marasme du secteur de l'énergie ou le drame du chômage des jeunes, entre autres défis qui nous interpellent gravement en ce moment.

L'ère de la toute-puissance de l'administration est révolue et les citoyens ne veulent plus être des consommateurs passifs de décisions prises entre quatre murs en leur nom et pour leur compte mais sans leur avis. Un recours systématique à de larges concertations nationales sectorielles ne pourrait que réduire les déficits de communication déplorés, favoriser l'adhésion des populations aux décisions prises et accroître l'efficacité de l'action gouvernementale. Elle ferait également droit à une demande sociale pressante d'information, de concertation, de transparence et de contrôle efficient de l'action publique. C'est cela l'esprit de la bonne gouvernance. Mais cela n'enthousiasmera certainement pas les leaders de FSS qui réclament des assises nationales pour palabrer sur tout… c'est-à-dire sur rien.

(1) Le Premier secrétaire du PS vient d'y mettre un bémol en souhaitant publiquement la participation du gouvernement aux assises. Dans ces conditions, qu'attend FSS pour demander une rencontre avec la Cap 21 et la Coalition Sopi ?

Mamadou Bamba NDIAYE

Député à l'assemblée nationale

Secrétaire général du Mps/Selal

BP 12387, Dakar Colobane

DAKAR

Mercredi 05 Septembre 2007

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